Le Livremonde de Jack Vanarsky

Écrits sur Jack Vanarsky

1992 FRANÇOISE SEINCE

Depuis quelque vingt ans, en effet Vanarsky a pris l’habitude de découper en lamelles des formes sculptées et de les animer. Aucune destruction, aucun détournement, puisque ce sont ses propres œuvres qu’il découpe ainsi afin de les animer. Les lamelles créées sont assemblées autour d’un axe et mues par un lent moteur qui décale chaque lamelle au rythme de la respiration. Si au départ, Vanarsky a choisi d’animer des formes humaines, il s’en est peu a peu détaché. Subtilement tout d’abord en animant des empreintes de mains et de pieds, comme frémissantes encore de la présence de l’homme. Puis comme Vanarsky pensait que la culture et la connaissance sont elles-mêmes en mouvement, il se tourna vers le livre, objet inanimé par excellence qui lui permettait de s’éloigner d’un aspect narratif ou anecdotique et de l’évidence du mouvement. En 1979, le livre de chevet La promenade au phare de Virginia Woolf, porte encore l’empreinte de la main qui l’a tenue, livre refermé, vibrant encore de l’émotion du lecteur. En 1981, Le temps retrouvé est ouvert à la première page. Ils sont nombreux les livres, posés sur des tables, des coussins, des petits bureaux d’écoliers avec le trou pour l’encrier, où frémissent des papillons prêts à s’envoler comme le faisaient ceux de nos livres de sciences sous nos yeux d’enfants rêveurs.
L’allusion à l’homme n’était plus nécessaire, elle était magnifiée par la représentation d’objets sous-tendant sa présence et offrant différentes voies symboliques. La corde, trait d’union ou entrave, cordage de bateau sur une épave à la dérive, la flèche évoquant la peinture rupestre, la chasse ou la direction ; la règle unité de mesure universelle et stable détournée de sa fonction originelle. Ces objets, de par leur mouvement, sont déformés et inconsciemment notre cerveau attend l’instant où la flèche n’ondulera plus, où la règle retrouvera sa rectitude rassurante. Le mouvement n’est pas un prétexte et Jack Vanarsky ne s’amuse pas à faire bouger n’importe quel objet. S’il choisit une toile de Mondrian dont il anime une droite c’est parce qu’a priori cela paraît impossible tant la linéarité de Mondrian est ancrée dans notre esprit. II instaure donc par cette ambiguïté même, un jeu entre le regard du spectateur et l’objet, et entre la connaissance qu’il en a et son imaginaire. Un double jeu existe aussi à l’intérieur même de l’objet, où Vanarsky fait évoluer certains éléments page après page, évolution de la matière mise au jour par le mouvement.
Ces objets animés sont réalisés en papier bakelisé et en bois toujours insérés dans un environnement qui masque le mécanisme : palissade graffitée pour des feuilles frissonnantes, planches de bateaux pour les cordages, coussins ou bureaux pour les livres.

C’est dans ce contexte qu’est né le Livremonde, commandé pour le pavillon français de l’Exposition Internationale de Séville. Ce dernier a pour thème général « l’Odyssée du savoir ». Pour ce livre de très grand format (1,40 m d’envergure, 90 cm de hauteur, 70 cm de hauteur), Vanarsky a choisi d’utiliser du médium, un aggloméré de bois et du plexiglas. Le livre est ouvert sur le monde et la connaissance. Sur la partie gauche, les pages semblent émerger d’une stèle noire sur laquelle sont inscrits des caractères mésopotamiens, écritures cunéiformes ou hittites évoquant les débuts de l’écriture. Sur les pages suivantes, à peine entrouvertes, apparaissent des hiéroglyphes et différents caractères antiques. Puis, succèdent le phénicien, le grec et le latin dans des pages de manuscrits enluminés auxquels fait face l’homme de Leonard de Vinci entoure de textes imprimés. Le savoir consigné, évolue au gré des civilisations, la connaissance est transcrite dans différents langages pour aboutir aux impressions laser, en passant par la bande dessinée, tous ces éléments étant peints à l’acrylique sur chaque lamelle de bois. Sur les dernières pages, des atomes entremêlés marquent le dernier stade de connaissance et la partie basse de la page en plexiglas devient transparente.
Au-delà de cet écran-livre est placé un moniteur sur lequel défile, en plusieurs langues, une citation de Mallarmé : « Tout au monde existe pour aboutir a un livre ». Si le Livremonde pose inévitablement la question de l’avenir du livre concurrence par le disque optique, ou l’écran de télévision, il n’en parait pas moins évident que la forme traditionnelle du livre demeure et qu’en tant que contenu du savoir il ne disparaitra pas. Est-ce un progrès ou une régression, faut-il combattre la technologie pour assurer la pérennité du livre dans sa conception actuelle ? Vanarsky laisse une fois de plus planer l’ambiguïté. Si l’image de synthèse semble à l’heure actuelle le moyen d’avenir de la transmission des connaissances, nous perdrons le livre. Mais au vu du Livremonde, on ne peut s’empêcher d’espérer que le livre continuera de conserver notre savoir, notre histoire et nos rêves.


© Francoise Seince 1992 : « Le livremonde de Jack Vanarsky. » Revue Arts et Métiers du livre n° 173, Paris.

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